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Où va l'argent de l'IA physique

Méga-tours privés de plusieurs milliards de dollars, fonds souverains, plans d'État chiffrés en dizaines de milliards : cet état des lieux, arrêté au 10 juillet 2026, croise trois dossiers de recherche indépendants pour montrer qui finance quoi dans l'IA physique, et où l'argent se concentre réellement.

Mis à jour le 2026-07-10

Les méga-tours privés (2024-2026)

Entre 2024 et 2026, une poignée de startups occidentales de la robotique et de l'IA physique ont levé des tours privés d'une taille inédite pour le secteur, certains rivalisant avec les plus grosses levées de l'histoire du capital-risque toutes industries confondues. Le tableau ci-dessous rassemble les opérations les plus significatives, avec le montant levé, la valorisation obtenue, l'investisseur qui a mené le tour, la date et la source.

SociétéMontantValorisationLeadDateSource
Project Prometheus (Jeff Bezos)18,2 Md$ cumulés (6,2 Md$ puis 12 Md$)41 Md$JPMorgan, Goldman Sachs, BlackRockjuin 2026the-decoder.com
Figure AI>1 Md$ (Series C)39 Md$Parkway Venture Capital16 sept. 2025Reuters
Skild AI1,4 Md$ (Series C)>14 Md$SoftBank14 janv. 2026Crunchbase News
Physical Intelligence600 M$ (Series B), puis ~1 Md$ en discussion5,6 Md$, puis 11 Md$ visésCapitalG, puis Founders Fund en discussionnov. 2025 / mars 2026implicator.ai
Neura Roboticsjusqu'à 1,4 Md$ (Series C, conditionnel à des jalons)~7 Md$Tether10 juin 2026Sifted
Wayve1,2 Md$ (+300 M$ conditionnels liés à Uber)8,6 Md$SoftBank Vision Fund 225 fév. 2026Reuters
Apptronik520 M$ (Series A-X)~5 à 5,5 Md$Google, Mercedes-Benz11 fév. 2026Reuters
Agility Robotics>620 M$ levés (mise en Bourse via SPAC)2,5 Md$ pre-moneyfusion Churchill Capital Corp XI5 juillet 2026TechCrunch
Galbot2,5 Md yuans (~362 M$)plus haute valorisation non cotée du secteur en ChineNational AI Industry Investment Fund3 mars 2026Caixin Global
1X Technologiesjusqu'à 1 Md$ (tour visé, non clôturé)10 Md$ visésnon finaliséannonce sept. 2025The Information

À titre de comparaison, le total sectoriel humanoïdes pour 2025 est estimé entre 2,3 Md$ (CB Insights, via Sifted, périmètre humanoïdes seuls) et 14 Md$ (PitchBook, robotique au sens large, tous segments confondus) selon le périmètre retenu : les méthodologies ne sont pas comparables entre elles, mais même dans la fourchette la plus large, une poignée de tours suffit à peser autant qu'une année entière du secteur.

Qui finance : la logique des investisseurs

Trois familles d'investisseurs financent l'IA physique, avec des logiques distinctes qui se lisent directement dans les tours du tableau précédent. Le capital-risque classique (Sequoia, Lux Capital, Thrive Capital, CapitalG, Founders Fund) prend un pari sur la couche modèles/cerveau, la plus incertaine techniquement mais aussi la plus valorisable en cas de succès : c'est ce qui explique des valorisations qui s'envolent (Figure AI, Physical Intelligence, Skild AI). Les corporates stratégiques (NVIDIA, Amazon/Bezos Expeditions, Samsung, LG, Google, Qualcomm, Microsoft) achètent une option amont sur le compute et les composants : NVIDIA a participé à des dizaines de deals VC robotique en 2025 (67 selon TechCrunch et PitchBook, 48 selon aifundingtracker, une divergence non tranchée) tout en verrouillant la couche d'inférence embarquée. Les fonds souverains et méga-fonds (SoftBank, PIF/Alat, QIA, Mubadala, Temasek) déploient un capital patient et cherchent de plus en plus à acheter directement de la capacité de distribution déjà installée, plutôt qu'un simple ticket au capital d'une startup en amorçage.

Qui finance : trois logiques d'investisseurs Trois colonnes côte à côte. Colonne violette : le capital-risque classique (Sequoia, Lux Capital, Thrive Capital, CapitalG, Founders Fund), qui achète un pari sur la couche modèles, la plus incertaine mais la plus valorisable en cas de réussite. Colonne cyan : les corporates stratégiques (NVIDIA, Amazon, Samsung, LG, Google, Qualcomm), qui achètent une option amont sur le compute, les puces et la distribution industrielle déjà en place. Colonne ambre : les fonds souverains et les États (SoftBank, PIF/Alat, QIA, Mubadala, Temasek), qui déploient un capital patient et achètent de plus en plus une capacité de déploiement déjà installée, à l'image du rachat de la division robotique d'ABB par SoftBank. VC CLASSIQUES Sequoia, Lux Capital, Thrive Capital, CapitalG, Founders Fund ACHÈTE : Un pari sur la couche modèles, la plus incertaine mais la plus valorisable si elle réussit CORPORATES NVIDIA, Amazon, Samsung, LG, Google, Qualcomm ACHÈTE : Une option amont sur le compute, les puces et la distribution industrielle déjà en place SOUVERAINS ET ÉTAT SoftBank, PIF/Alat, QIA, Mubadala, Temasek ACHÈTE : Du capital patient, puis de plus en plus une capacité de déploiement déjà installée (ex. ABB)

Le signal le plus net de cette bascule est le rachat par SoftBank de la division robotique industrielle d'ABB pour 5,375 Md$ en octobre 2025 : plutôt que de miser sur un nouveau champion humanoïde encore en phase de recherche, SoftBank a acheté une base installée de robots industriels déjà déployés chez des milliers de clients, sous la bannière explicite de sa stratégie "Physical AI" nommée par Masayoshi Son. Le même fonds a par ailleurs racheté le contrôle total de Boston Dynamics auprès de Hyundai (325 M$ pour les 9,65% restants, finalisation prévue en juin 2026) et le fabricant de puces ARM Ampere Computing (6,5 Md$, mars 2025) : trois opérations qui dessinent une logique de contrôle vertical plutôt qu'un simple pari de capital-risque.

Source : Reuters, 8 octobre 2025 (rachat ABB) ; ByteBridge (portefeuille SoftBank Vision Fund).

Les plans publics, bloc par bloc

Chaque grand bloc affiche son propre chiffre-choc pour l'IA physique, avec des périmètres, des horizons et des méthodes de calcul incomparables entre eux. Voici les plans les plus régulièrement cités, avec leur montant et leur horizon annoncés.

BlocPlan principalMontantHorizon
ChineFonds national de capital-risque d'État, complété par des fonds locaux (villes et provinces)capital d'amorce 100 Md yuans (~14 Md$), mobilisation totale visée autour de 1 000 Md yuans (~138 Md$)horizon 20 ans, lancé le 26 décembre 2025
JaponInvestissement public-privé sur 17 domaines stratégiques (dont l'IA physique)10,5 trillions de yens (~70 Md$)horizon 2040, objectif de plus de 30% de part de marché mondiale
Corée du SudK-Humanoid Alliance et 4e plan de base pour les robots intelligentsinvestissement public visé au-delà de 1 000 Md wons (~770 M$) d'ici 2030 ; plan de base visant plus de 3 000 Md wons (~2,24 Md$) d'investissement public et privérobot commercialisable d'ici 2028, leadership mondial visé pour 2030
Union européenneInvestAI (gigafactories d'IA) et STEP200 Md€ mobilisés dont 20 Md€ dédiés aux gigafactories ; STEP de 10 Md€ (dotation propre) à 160 Md€ (effet de levier total attendu)annoncé les 10 et 11 février 2025 ; STEP en vigueur depuis le 1er mars 2024
FranceFrance 2030enveloppe globale de 54 Md€ sur 5 ans, volet robotique initial de 800 M€, plus de 250 M€ déjà déployésdepuis 2021, bilan à juin 2026 (Eurosatory)
États-UnisPas de plan fédéral unifié : National Robotics Initiative éteinte en 2022, budgets courants NSF/DARPA, Defense Autonomous Warfare Group (DAWG, successeur de Replicator)NSF core AI 494 M$ (exercice 2025), DARPA 1,41 Md$ dont 298 M$ pour la robotique ; DAWG passé de 225,9 M$ reçus à 54,6 Md$ demandéshausse budgétaire de +24 000% en un an pour le seul programme DAWG
GolfeAlat (mandat du PIF saoudien) et Dubai Robotics and Automation ProgramAlat vise 100 Md$ ; programme de Dubaï non chiffré en montantAlat à horizon 2030 (mais PDG démis et fabrication de semi-conducteurs abandonnée en avril 2026) ; Dubaï vise 200 000 robots déployés d'ici 2032

L'asymétrie clé : la Chine hors capital-risque, l'Occident dedans

Le contraste le plus structurant de ce dossier tient en une phrase : en Occident, la couche de financement qui construit un champion (Figure AI, Physical Intelligence, Skild AI, Neura Robotics, Apptronik, Wayve) est le capital-risque privé et les corporates stratégiques, avec des tours individuels de 300 M$ à plus d'1 Md$ et des valorisations qui s'envolent (Figure AI 39 Md$, Project Prometheus 41 Md$, Skild AI plus que triplé en un an). En Chine, ce rôle est joué par des véhicules publics : des fonds nationaux et locaux qui atteignent plus de 100 Md yuans à l'échelle d'une seule ville (Hangzhou), des plans ministériels chiffrés en objectifs physiques (100 000 unités déployées visées en 2027), et des sorties en bourse à des valorisations bien plus conservatrices (AgiBot 5,1 à 6,4 Md$, Unitree 5,9 à 7 Md$) malgré un volume de production supérieur à celui des acteurs occidentaux.

Le capital-risque privé existe bien en Chine (HongShan, ex-Sequoia Chine ; Hillhouse ; Tencent), mais les tickets par société y restent d'un ordre de grandeur inférieur aux tickets occidentaux : AgiBot n'a cumulé qu'environ 84 M$ en levées privées jusqu'à mi-2025, Fourier Intelligence environ 83 à 100 M$. La différence n'est pas compensée par davantage de capital-risque, mais par l'ampleur du soutien étatique en amont et en aval : subventions directes, fonds de garantie, marchés publics de déploiement, plans quinquennaux chiffrés en objectifs de production.

Conséquence directe pour la lecture des chiffres : comparer une levée de fonds chinoise à une levée américaine sous-estime systématiquement l'effort réel chinois, qui se loge pour l'essentiel dans des lignes budgétaires publiques hors des bases de données de capital-risque comme Crunchbase ou PitchBook, et surestime symétriquement le risque de sous-financement des champions chinois, dont la solidité ne dépend pas d'une nouvelle série de levées privées mais d'un guichet public quasiment illimité.

Le sablier : une concentration extrême du capital

Le paysage du financement de l'IA physique ressemble à un sablier : très large en haut, presque vide dès qu'on descend d'un cran. Un petit nombre de sociétés concentre l'essentiel du capital-risque mondial du secteur. Le seul tour de clôture de Project Prometheus, 12 Md$ en juin 2026, dépasse à lui seul l'estimation CB Insights du financement mondial des humanoïdes sur toute l'année 2025 (2,3 Md$ projetés) ; ajouté aux tours de Figure AI, Skild AI, Neura Robotics et Wayve, le cumul des cinq plus grosses opérations 2024-2026 dépasse largement les 25 Md$, très au-dessus de l'estimation Dealroom du marché mondial des humanoïdes en 2025 (3,2 Md$, pourtant décrite comme supérieure aux six années précédentes cumulées).

En dessous de ce sommet, le tissu est beaucoup plus mince : la plupart des startups robotiques, y compris des acteurs chinois pourtant en tête en volume de production comme AgiBot (environ 84 M$ cumulés) ou Fourier Intelligence (environ 83 à 100 M$), lèvent des montants inférieurs d'un ordre de grandeur aux méga-tours occidentaux. Pour une PME industrielle ou un intégrateur qui cherche à financer un pilote plutôt qu'à devenir un champion mondial, la conséquence est directe : les mécanismes de financement pertinents ne sont pas ceux qui font la une pour Figure AI ou Project Prometheus.

Voir notre pilier chaîne de valeur de la robotique pour situer où se loge la valeur défendable en dehors des méga-tours, et notre guide financer son projet pour les dispositifs réellement accessibles à une PME ou un industriel européen.

Le verdict de l'Atlas

Premier constat : l'argent est rationnel sur la destination, il va vers les couches où la valeur et la défendabilité semblent les plus fortes, les modèles de fondation robotique pour le capital-risque occidental, la capacité de déploiement industriel installée pour les souverains, la mise à l'échelle manufacturière pour l'État chinois. Deuxième constat : l'argent est optimiste sur le calendrier, des valorisations à 39 ou 41 Md$ supposant une trajectoire vers un marché de plusieurs centaines de milliards de dollars que même les analystes les plus favorables (Morgan Stanley, Goldman Sachs) ne projettent qu'après 2035, et le plus souvent après 2050. Troisième constat, le plus contrariant : une large part de ce capital occidental est placée sur la couche la moins défendable à moyen terme, celle des modèles généralistes, déjà verrouillée par trois ou quatre acteurs américains adossés à OpenAI, NVIDIA et SoftBank, quand la valeur résiduelle la plus accessible se loge probablement dans l'intégration sectorielle, les données de déploiement réel et la conformité réglementaire. Quatrième constat : cette lecture reste fragile, car le dossier qui l'alimente contient lui-même des divergences non tranchées, sur le nombre de deals VC de NVIDIA en 2025 (67 selon TechCrunch et PitchBook contre 48 selon aifundingtracker), sur les actifs sous gestion du PIF saoudien (de 900 Md$ à 1,15 T$ selon la source et l'année) ou sur le périmètre exact du CHIPS Act américain (52,7 Md$ de subventions directes contre 280 Md$ de paquet total, des périmètres emboîtés plutôt que contradictoires). Cinquième constat : la fenêtre reste ouverte pour un acteur européen, non pas en tentant de rivaliser frontalement sur le capital, mais en misant sur les deux ans que lui laisse le report de l'annexe I de l'AI Act au 2 août 2028 pour construire une offre de conformité et d'intégration que ni la Chine, déploiement d'abord et normalisation ensuite, ni les premiers entrants américains, marché non régulé, n'ont priorisée à ce stade.

Sources : synthèse de trois dossiers de recherche indépendants compilés à partir de sources ouvertes, dont Reuters, Bloomberg, TechCrunch, Crunchbase News, PitchBook, CB Insights, Sifted, Caixin Global et les communiqués officiels des organismes cités. Chaque chiffre daté est sourcé au fil du texte ; les contradictions relevées entre sources sont signalées explicitement, jamais lissées. Montants et statuts vérifiés au 10 juillet 2026.

D·Fairy

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